"La tristesse provoquée par une perte douloureuse a toujours les mêmes effets : les distractions et les plaisirs perdent tout intérêt ; l'attention se fixe sur l'objet perdu et accapare l'énergie indispensable à de nouvelles entreprises, du moins provisoirement. Bref, la mélancolie oblige à réfléchir et à s'abstraire de l'agitation et des activités quotidiennes ; elle place l'individu comme hors du temps pour lui permettre de pleurer sa perte, de réfléchir à sa signification et, finalement, d'effectuer les mises au point psychologiques et de dresses de nouveaux plans qui permettront à la vie de continuer.
Le deuil est utile, mais la vraie dépression ne l'est pas. William Styron* décrit de manière éloquente "les nombreuses et redoutables manifestations de la maladie", notamment la haine de soi, l'impression de ne posséder aucune qualité, la "froide absence de joie" et "la tristesse qui [vous] assaille, la sensation de terreur et d'aliénation, et, par dessus tout, l'anxiété étouffante". Puis viennent les symptômes intellectuels : "la confusion , l"incapacité de se concentre et les défaillances de la mémoire", et, à un stade ultérieur, l'esprit "en proie à des distorsions anarchiques", et "la sensation que la pensée est emportée par une marée toxique qui oblitère toute réaction agréable au monde vivant". Il y a aussi les effets physiques : insomnie, impression d'être comme un zombie, "une sorte d'engourdissement, de mollesse, mais surtout une étrange fragilité", ainsi qu'une "agitation impatiente". Puis, la perte du plaisir : "la nourriture, comme toute chose entrant dans le champ de la sensation, perd toute saveur". Enfin, la disparition de l'espérance tandis que le "morne crachin de l'horreur" prend la forme d'un accablement si palpable qu'il est comme une douleur physique, une douleur insupportable au point que le suicide semble être une solution.
Dans la dépression profonde, la vie est paralysée ; aucun nouveau commencement n'est possible."
* écrivain